Le temps qui passe, le temps qui court, le temps qui fuit…
Rien n’arrête le temps, encore moins l’homme (ou la femme). Face à ce constat deux attitudes extrêmes: ceux qui attendent (ou espèrent, les deux sortes de temps de Brel: «il y a le temps qui attend et le temps qui espère») et ceux qui agissent…
Ceux qui attendent, avec plus ou moins d’espoir, sont ils plus à même de goûter aux plaisirs de la vie que ceux qui agissent, toujours insatisfaits, à la recherche d’un mieux?
Difficile à dire, difficile de concevoir la vie et le bonheur des autres à travers ses propres sentiments, notamment en matière de temps, de vécu et de à vivre… Et le célèbre «carpe diem» ne résout en rien nos problèmes, car s’il semble évident que c’est bien de l’instant présent qu’il faut profiter, on ne peut en jouir sans référence à son passé et sans projection dans son futur…
Mais si l’on ne peut profiter de l’instant présent sans référence à son passé ou son futur, ne serait-ce donc pas le temps passé ou futur qui nous gâcherait le présent?
Pourquoi suis-je incapable de me satisfaire de ce que j’ai à cet instant précis? Deux hypothèses:
- parce que je me souviens de ce que j’ai vécu avant, et que cet avant était supérieur en intensité? ou,
- parce que bien qu’intense cet instant est fugace, et je crains que dans 1 minute, 1 heure, 1 jour, 1 année… il n’ait disparu?

Si nous sommes dans la première hypothèse, le plaisir présent est moins intense que le plaisir passé, il me semble qu’il faut se poser la question de la sublimation du passé? Ne suis-je pas en train d’idéaliser un vécu qui au fond n’était pas si extraordinaire?
Si tel est le cas, et bien il serait temps de redescendre sur terre, car se pourrir le présent au nom d’un passé qui n’est même pas réel me semble d’une bêtise rare… Mais encore faut il en prendre conscience, encore faut il en avoir réellement envie, encore faut il accepter que l’on a peut-être perdu des années, «gâché sa vie», pour être capable de vivre un présent intense… Remise en question sidérante qui peut être difficile à supporter, quand fuir la réalité est tellement plus facile…
Si tel n’est pas le cas, si ce sorbet était bien plus goûteux dans tel restaurant que dans tel autre, si ce corps était bien plus vibrant que cet autre, et bien oui, essayons de renouer avec ce passé qui était meilleur, et ne gâchons pas notre temps dans un présent insatisfaisant… Encore faut-il en être sûr, voire en être capable! N’est ce pas le temps qui a atténué nos sens, nos papilles qui se sont désensibilisées? Ne sommes nous pas simplement de moins bons amants, par la force de l’habitude, par les aléas qui nous entourent? Est-il possible de faire revivre ce passé si intense? Nous avons, hélas, tous la réponse: non! On ne fait pas revivre le passé, et ce n’est pas dans la recherche d’une sensation vécue une fois que l’on trouvera satisfaction… Cette quête n’apportera, il me semble, que frustrations et insatisfactions!
Passé simple, pas si simple…

A la recherche du plaisir présent, si nous sommes cette fois dans la deuxième hypothèse, je ne peux me satisfaire du plaisir présent car bien qu’intense cet instant est fugace, il me semble qu’il faut se poser la question de la fugacité de l’instant et de la notion de durabilité que l’on en attend…
Si l’instant est trop fugace car il ne nous permet pas de jouir pleinement de l’instant, alors, oui, il y a problème! Je n’aime pas la cuisine moderne, non car je n’en aime pas les saveurs, mais car je n’aime pas n’avoir qu’une bouchée de telle ou telle chose! Mon corps à besoin de goûter, de revenir sur la saveur, de la confronter à des saveurs connues, pain, vin, pour en découvrir toutes les subtilités… Si cet autre ne me donne pas de plaisir car il ne prend pas le temps de me chercher, de satisfaire mes attentes, si malgré mes demandes, il ne se résout qu’à satisfaire ses propres attentes, et bien, oui, il faut changer de cuisinier! Ou prendre le temps, la peine de l’éduquer; du moins s’il le souhaite…
Si en revanche cet instant présent me donne toute satisfaction en l’instant mais me gène car je ne pourrai pas le renouveler aussi souvent que je le désire, la problématique est différente! Je peux décider de ne pas aller dans tel ou tel restaurant car le plaisir que j’y prendrai ne sera que bref comparé aux nombreux repas médiocres de mon quotidien... Je peux décider de ne pas jouir de ce corps car le plaisir sexuel ne dure que bien peu et l’on ne peut décemment pas passer sa vie à baiser, car le plaisir d’être ensembles est si bref comparé aux heures de solitudes… Soit, mais à raisonner ainsi que goûtera t’on de la vie? En dehors de la mort, de qu’elle chose est on assuré qu’elle soit éternelle? Le plus matériel des acquis peut être balayé par un tsunami météorologique, économique, médical… Se priver de plaisirs intenses au prétexte qu’ils ne sont pas définitifs me semble bien triste!
Subjonctif futur bien subjectif…

Que conclure de tout cela?
Rien.
Si ce n’est une chose: nous sommes les acteurs de notre plaisir, les situations en sont la mise en scène, mais il n’y a pas de bon film sans bons acteurs et sans bonne mise en scène! Contrairement à l’idée reçue, je crois bien que prendre du plaisir est un véritable travail, qui nécessite des efforts, des investissements, des remises en question… Mais tout ceci me semble bien utile, car ce n’est pas par le renoncement ou la privation que peut naître la spiritualité, la sagesse ou simplement la connaissance de soi, mais bien dans l’exploration des divisions et déchirements qui nous tiraillent… Je crois que la quête du plaisir est saine, du moins si elle n’est pas orgiaque, (encore que…), mais pourquoi est il parfois si difficile de le faire comprendre à celle qu'on aime?